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SocioAnthropoesis Institute

Le SocioAnthropoesis Institute est un espace de recherche, de partage de savoir et de de soutien pour les individus et les groupes promouvant "l'élément humain au cœur de nos espaces de vie", grâce à une équipe pluridisciplinaire et internationale.

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Publié par Paul Mayoka

Résumé

Cet article interroge la persistance des logiques de colonialité dans les sociétés contemporaines à partir d’un analyseur empirique : les réactions suscitées par l’élection du maire de Saint-Denis (en Région parisienne). À rebours d’une lecture strictement conjoncturelle ou politicienne, il propose une interprétation socio-anthropologique et critique de ces réactions comme révélatrices de structures profondes de différenciation et de reconnaissance inégale. Mobilisant les travaux d’Aníbal Quijano, Frantz Fanon et Achille Mbembe, l’article montre que la colonialité ne relève pas d’un passé révolu, mais d’un principe actif dans la production contemporaine des subjectivités et des légitimités. Il introduit ensuite le cadre de la socio-anthropoèse comme perspective théorique permettant de penser les institutions comme lieux de production différenciée de l’humain. L’analyse met en évidence la tension entre les humanités proclamées et les régimes effectifs de reconnaissance, invitant à repenser les conditions d’une véritable transformation institutionnelle.

Mots-clés : colonialité, reconnaissance, institutions, Fanon, Mbembe, Quijano, socio-anthropoèse, travail social, humanités

Paul Mayoka
Docteur en anthropologie – Sociologue
Président de l’Institut SocioAnthropoesis (ISA)

 

L’illusion d’une sortie des colonialités

Les sociétés contemporaines se représentent volontiers comme ayant dépassé les formes historiques de domination coloniale. L’affirmation des droits humains, la reconnaissance juridique de l’égalité et la valorisation de la diversité semblent attester d’un changement de paradigme. Dans ce contexte, les « humanités » apparaissent comme un horizon normatif structurant : celui d’une reconnaissance mutuelle des sujets dans leur dignité et leur singularité. Cependant, certains événements sociaux agissent comme des révélateurs critiques des tensions persistantes entre ces principes et les pratiques effectives. L’élection du maire de Saint-Denis constitue à cet égard un cas exemplaire. Les réactions qu’elle a suscitées — allant de la suspicion implicite à la disqualification explicite — invitent à interroger les conditions réelles d’accès à la reconnaissance dans l’espace public.

Cet article pose l’hypothèse suivante : les réactions observées ne relèvent pas d’un simple désaccord politique, mais d’une persistance des structures de colonialité dans les régimes contemporains de reconnaissance.

I. Colonialité du pouvoir et structures contemporaines de différenciation

La notion de colonialité du pouvoir, développée par Aníbal Quijano, permet de dépasser une compréhension strictement historique du colonialisme¹. Selon Quijano, la fin des empires n’a pas entraîné la disparition des structures de classification raciale et de hiérarchisation sociale. Celles-ci se sont reconfigurées dans les institutions modernes, les économies globalisées et les imaginaires collectifs. En effet, La colonialité repose sur une matrice classificatoire qui associe des traits physiques, culturels ou géographiques à des positions sociales différenciées. Cette matrice continue d’informer les processus de légitimation et de délégitimation dans les sociétés contemporaines. C'est ainsi, dans le cas étudié, l’élection d’un maire issu d’une trajectoire postcoloniale ne constitue pas seulement un fait politique : elle entre en tension avec des schèmes implicites de légitimité hérités. Les réactions observées peuvent ainsi être interprétées comme l’expression d’un désajustement entre les normes démocratiques et les imaginaires sociaux.

II. Fanon et la question de la reconnaissance des corps

Les analyses de Frantz Fanon offrent un cadre particulièrement pertinent pour comprendre cette tension². Fanon montre que le sujet racisé est pris dans un processus d’objectivation qui le réduit à une altérité radicale. Cette objectivation produit une dissociation entre l’identité vécue du sujet et la manière dont il est perçu socialement. Dans Peau noire, masques blancs, Fanon décrit ce qu’il nomme la « surdétermination par l’extérieur » : le sujet est assigné à une identité qui précède toute interaction. Cette assignation produit une instabilité fondamentale de la reconnaissance. Appliquée au contexte contemporain, cette analyse permet de comprendre pourquoi certaines figures politiques continuent d’être perçues comme « improbables » ou « illégitimes ». Le problème n’est pas leur compétence ou leur légitimité institutionnelle, mais la difficulté à les inscrire dans l’ordre symbolique dominant. Ainsi, l’élection étudiée met en lumière une crise de la reconnaissance des corps dans l’espace politique.

III. Mbembe et la reconfiguration des violences symboliques

Les travaux d’Achille Mbembe prolongent cette analyse en mettant en évidence les formes contemporaines de pouvoir et de violence³. Dans ses réflexions sur la condition postcoloniale, Mbembe insiste sur la persistance des logiques de tri et de différenciation dans les sociétés globalisées. La violence ne se manifeste plus uniquement sous des formes directes ou institutionnelles, mais également à travers des processus diffus de disqualification, d’invisibilisation ou de suspicion. Ces formes de violence symbolique participent à la production d’un ordre social inégalitaire. Les réactions à l’élection du maire de Saint-Denis relèvent de cette configuration : elles expriment une violence symbolique latente, qui se déploie dans les discours, les commentaires et les représentations.

IV. Socio-anthropoèse : une théorie des institutions comme lieux de production de l’humain

Pour approfondir cette analyse, il est nécessaire de mobiliser un cadre théorique permettant de penser les institutions non comme de simples structures neutres, mais comme des espaces de production de subjectivités. Et la socio-anthropoèse propose précisément une telle perspective. Elle postule que les institutions participent activement à la production de l’humain, en configurant les conditions de reconnaissance, de dignité et d’existence sociale. Dans cette perspective, les réactions observées ne sont pas seulement individuelles ou discursives : elles sont le produit de dispositifs institutionnels et symboliques qui organisent la distribution de la reconnaissance. La socio-anthropoèse permet ainsi de comprendre que la colonialité ne persiste pas seulement dans les imaginaires, mais aussi dans les modes de fonctionnement des institutions.

V. Humanités proclamées et reconnaissance effective : une tension structurante

L’analyse met en évidence une tension centrale : celle qui oppose les humanités proclamées aux régimes effectifs de reconnaissance. EN effet, les sociétés contemporaines valorisent l’égalité, la diversité et l’inclusion. Cependant, ces principes coexistent avec des pratiques qui reproduisent des hiérarchies implicites. Cette tension peut être interprétée comme une dissonance entre normativité et effectivité. Dans ce contexte, les humanités ne peuvent être envisagées comme un acquis. Elles doivent être pensées comme un processus inachevé, nécessitant un travail critique et transformationnel.

En somme : pour une transformation des régimes de reconnaissance

L’élection du maire de Saint-Denis agit comme un analyseur des contradictions contemporaines. Elle révèle la persistance des colonialités dans les structures de reconnaissance, malgré les proclamations d’égalité. Notre analyse invite à dépasser une lecture superficielle des phénomènes sociaux pour interroger les conditions profondes de production de l’humain dans les institutions.

La socio-anthropoèse ouvre ici une perspective féconde : celle d’une transformation des institutions en espaces effectifs de reconnaissance. Une telle transformation suppose un travail critique sur les héritages coloniaux, mais aussi une réinvention des pratiques institutionnelles. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de tourner la page, mais de réécrire les conditions mêmes de son écriture.

Paul Mayoka
Docteur en anthropologie – Sociologue
Directeur de l’Institut SocioAnthropoesis (ISA)

Notes

  1. Quijano, Aníbal. « Coloniality of Power, Eurocentrism and Latin America », Nepantla, 2000.
  2. Fanon, Frantz. Peau noire, masques blancs. Paris : Seuil, 1952.
  3. Mbembe, Achille. De la postcolonie. Paris : Karthala, 2000.

Bibliographie (sélection)

  • Fanon, Frantz. Peau noire, masques blancs. Paris : Seuil, 1952.
  • Fanon, Frantz. Les damnés de la terre. Paris : Maspero, 1961.
  • Mbembe, Achille. De la postcolonie. Paris : Karthala, 2000.
  • Mbembe, Achille. Critique de la raison nègre. Paris : La Découverte, 2013.
  • Quijano, Aníbal. « Coloniality of Power… », Nepantla, 2000.
  • Honneth, Axel. La lutte pour la reconnaissance. Paris : Cerf, 2000.
  • Ricoeur, Paul. Parcours de la reconnaissance. Paris : Stock, 2004.
  • Martuccelli, Danilo. Forgé par l’épreuve. Paris : Armand Colin, 2006.
  • Mbiti, John. African Religions and Philosophy. 1969.
  • Bauman, Zygmunt. Liquid Modernity. 2000.
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