Edgar Morin : Une pensée qui m'a sauvé. Hommage personnel à l'humaniste intégral
Edgar Morin. Voilà qu'une lumière vient de s'éteindre. Une de ces rares lumières capables d'éclairer notre nuit du monde, alors que les ténèbres de la bêtise, de la violence et de la pensée unique redoublent d'intensité. Un esprit libre, comme nous en avons tant espéré en ces temps si troublés, vient de quitter cette terre. Oui, lui, l'humaniste intégral, Edgar, par son courage moral, son honnêteté intellectuelle, sa fidélité viscérale à ses convictions, n'aura rien concédé. Rien. Pas un pouce de sa liberté de penser, pas un centimètre de sa capacité à dire ce qu'il croyait juste, même lorsque cela dérangeait, même lorsque cela le mettait en porte-à-faux.
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J'imagine, parvenu au soir de sa vie, à cet âge vénérable où beaucoup se retirent du monde ou se laissent enfermer dans le confort d'une pensée bien rangée, les pressions dont il a pu faire l'objet. Celles et ceux qui voulaient profiter de son état physique, de sa fragilité supposée, pour le faire taire ou le plier à leurs vues. Et ceux-là, forts de ses diverses références et appartenances réelles ou supposées, qui tentaient de l'assigner à une identité, à une case, à un camp. Il a traversé tout cela avec une intégrité remarquable, refusant les étiquettes, refusant les réductions, refusant d'être l'otage de quiconque.
Il a pris la parole, depuis les dramatiques temps du covid jusqu'à nos errances bellicistes actuelles, pour dire en somme, dans l'ordre du bien, que l'humanité est l'ultime référence. Que l'humain, avec ses contradictions, sa fragilité, sa complexité, mérite plus que toutes les idéologies, plus que toutes les puissances économiques ou militaires. Il n'a cessé de marteler que la vie, la dignité, la solidarité entre les êtres doivent primer sur les calculs froids des intérêts particuliers. Il nous rappelait que lui, Edgar Morin, n'était qu'un parmi les huit milliards d'êtres humains peuplant cette terre, et que pourtant cette simple appartenance à l'humanité suffisait à fonder une éthique. Oui, sa radicalité humaniste m'éclaire et me dit qu'il faut continuer à le croire et à le manifester de toutes les manières. Par la parole, par l'écrit, par l'action, par la simple attention à l'autre.
Un souvenir de fac : quand Morin m'a sauvé !
Que dire, à la suite de tous ces beaux éloges que l'on entend ici et là, dans tous les médias, dans les espaces privés et publics ? Que dire qui ne soit pas déjà dit, redit, magnifiquement formulé par ceux qui l'ont connu, fréquenté, accompagné ? Je n'ai pas eu cette chance. Je n'ai jamais rencontré Edgar Morin en personne. Je ne l'ai jamais écouté dans un amphithéâtre bondé, ni partagé un repas avec lui, ni reçu ses encouragements directs. Et pourtant, je lui dois beaucoup. Peut-être même plus que ceux qui l'ont côtoyé, car c'est dans la solitude de ma bibliothèque étudiante, dans le silence des nuits passées à chercher des réponses à mes questions, que sa pensée m'a rencontré, m'a saisi, m'a sauvé.
Moi, j'aimerais évoquer un souvenir non d'une rencontre personnelle, mais d'une rencontre à travers les textes de l'auteur pendant mes années de fac. Alors que j'étais acculé par le penchant de mes professeurs à analyser la vision koongo de la personne exclusivement en termes de participation, voire de non-moi. Cette approche me contrariait particulièrement car elle allait franchement à l'encontre même des résultats de mes propres travaux de recherche.
Ces recherches, permettez-moi d'en dire un mot, m'avaient conduit à séjourner deux fois six mois dans les régions koongo d'Angola, de la République Démocratique du Congo et de la République du Congo. J'y avais vécu au plus près des populations, loin des villes animées. J'y avais écouté des récits de vie, observé des rituels, partagé des repas, des joies et des peines. J'y avais surtout appris à sentir, de l'intérieur, comment une personne se vit et se dit comme sujet dans ces sociétés. Et ce que j'avais vu, entendu, ressenti ne correspondait pas du tout à ce que mes professeurs voulaient m'imposer. Ils restaient prisonniers d'un vieux paradigme socio-anthropologique classique qui réservait le principe de l'individuation aux seules sociétés occidentales, et celui de « participation » – notion floue, souvent dépréciative – à toutes les autres. Selon ce credo, on ne pouvait guère envisager l'unicité, l'ipséité, la singularité irréductible de la personne non-européenne. À la façon de Lévy-Bruhl dans ses travaux de bureau ou de Maurice Leenhardt dans ses travaux chez les Kanaks, celle-ci était plutôt perçue comme diffuse, comme noyée dans un tout indifférencié. Pour le dire brutalement : l'Africain, dans ce cadre, n'aurait pas vraiment de moi. Il serait pur lien, pur collectif, incapable de distance réflexive ou d'autonomie.
Or, je ne pouvais pas renoncer à ce que j'avais entendu, observé et vécu en pays koongo. J'avais rencontré des individus singuliers, avec leur histoire, leur caractère, leurs blessures, leurs aspirations. Des personnes qui s'affirmaient comme « moi » tout en appartenant intensément à leur communauté. Des sages, des femmes, des jeunes qui disaient « mon » et « je » avec autant de force que n'importe quel Européen. Il y avait là une façon de se vivre et de se dire en tant qu'individu participant, ou si l'on préfère, de participant individué. Ni l'individu abstrait du libéralisme occidental, ni le pur produit social des holismes traditionnels. Quelque chose de plus complexe, de plus riche – quelque chose que l'appareillage conceptuel standard ne parvenait pas à penser.
Je me souviens de nuits entières passées à tourner en rond dans ma chambre. D'un côté, mes données de terrain, brutes, vivantes, contradictoires avec les théories dominantes. De l'autre, l'autorité savante de mes professeurs, l'imposant édifice de la tradition ethno-anthropologique. Comment sortir de cette impasse ? Comment défendre ce que j'avais vu sans me faire renvoyer à un naïf empirisme ou à un militantisme suspect ? Je me sentais acculé, presque au bord de l'abandon de mes propres travaux.
L'approche d'Edgar Morin : l'unité complexe comme libération
C'est alors que je découvris – ou plutôt, que je lus vraiment – Edgar Morin. Et avec lui, quelques autres, il est vrai, des penseurs audacieux : Lévi-Strauss, dont les structures n'étaient jamais figées ; Jung, avec son approche ouverte de la psyché. Mais c'est Morin qui fut décisif. Sa notion d'unitas multiplex, d'unité complexe, apporta de l'eau à mon moulin. Comme une pluie après une longue sécheresse, comme une source vive jaillissant au cœur du désert théorique.
Avec Morin, la personne humaine n'est ni uniquement un individu autonome, ni uniquement un produit social. Elle est à la fois les deux, toujours en tension dynamique, toujours dans ce qu'il appelle la dialogique : deux principes antagonistes qui sont pourtant indissociables et nécessaires l'un à l'autre. L'individuation et la participation ne sont pas des contraires exclusifs, mais des pôles complémentaires d'une même réalité humaine. L'une ne va pas sans l'autre. On ne peut penser l'homme sans penser à la fois sa singularité irréductible et son inscription dans un réseau de relations, de langues, de symboles, de pouvoirs.
Ce n'est pas une concession aux deux camps. Ce n'est pas un compromis mou. C'est un dépassement, une complexification du regard. Morin nous libère de l'alternative stérile entre universalisme abstrait et relativisme radical. Il nous montre que la pensée binaire – moi/société, individu/collectif, nature/culture, sujet/objet – est une simplification dangereuse, souvent au service de dominations implicites. La réalité, elle, est tissée de boucles, de rétroactions, d'incertitudes et de complémentarités.
Je pouvais alors articuler librement et sereinement la vision koongo de la personne, en appui des matériaux que j'avais rassemblés, entre l'affirmation de soi comme être unique – l'individuation – et l'intégration dans une collectivité avec ses contraintes et ses ressources – la participation. Non pas comme deux étapes d'un développement, ni comme deux niveaux hiérarchisés, mais comme deux dimensions constitutives, toujours présentes et toujours en tension. Dans la pensée koongo, j'ai compris que l'une ne va pas sans l'autre : on est d'autant plus soi-même qu'on est inséré dans une communauté, et la communauté ne vit que par la singularité de chacun. Cela n'a rien d'exotique. C'est une sagesse universelle, que les sociétés modernes ont souvent perdue en absolutisant l'individu.
Bien entendu, bien évidemment, l'autonomie comme la dépendance ont leurs limites existentielles. On n'est jamais complètement autonome – nous dépendons des autres, de la nature, de la culture, de l'inconscient. On n'est jamais complètement dépendant – même l'esclave, même l'enfermé conserve une parcelle de liberté intérieure. La personne est un système ouvert et une réalité dialogique par rapport à son environnement. Ici comme ailleurs, et partout. La différence entre les cultures, les sociétés, les individus n'est pas à rechercher sur un axe linéaire, entre des extrêmes – par exemple, l'Occident de l'individu face aux primitifs du collectif. Elle est dans les replis, les plis, les contorsions d'un fil qui se tord et se détord. Dans l'agencement singulier de ce qui est partagé. Dans l'emphase différente donnée à l'une ou l'autre dimension, jamais dans son absence pure et simple.
Un sauvetage et une quête qui continue
Ainsi s'opéra mon sauvetage. Non pas une conversion brutale, mais une libération progressive, comme si on m'ôtait un carcan qui m'empêchait de penser. Je pus poursuivre mon travail jusqu'au bout. J'écrivis, je soutins, je publiai, j’enseignai… autour de la personne koongo. Je pus enfin être en paix avec mes matériaux de terrain et avec la tradition savante, non pas en la rejetant mais en l'élargissant, en la rendant plus hospitalière à ce que l'humain a de concret, de vivant, d'irréductible.
Etre allé jusqu’au bout, c'est trop dire, car la quête se poursuit. Celle-ci ne s'arrête jamais, chez nulle personne, et surtout pas pour ceux qui ont été touchés par la pensée de Morin. Une forme de quête de l'humain, tout simplement. Guidée par la pensée d'Edgar Morin, certes, mais aussi par tant d'autres lumières, proches ou lointaines, savantes ou populaires. Et en particulier par celle de ma grand-mère Henriette, une femme paysanne du pays de Loumo. Illettrée aux yeux de l'instruction académique, mais d'une sagesse infinie. Elle était une vraie chantre de l'Ubuntu, ce mot bantou qu'on résume souvent mal, ou du Ki-muntu dans la langue koongo : l'être-valeur de l'humain ! L'idée que l'humanité ne se possède pas, ne se décrète pas, ne s'accumule pas. Mais qu'elle se reconnaît, se pratique, se donne. Que l'autre n'est jamais un simple corps à traiter, ni un problème à résoudre. Il est une histoire à écouter, une dignité à honorer, un mystère à accueillir.
Morin, grand-mère Henriette, et tant d'autres… Ils m'ont appris, chacun à leur manière, la même chose. Que l'humain est complexe, fragile, précieux. Qu'il faut le défendre contre toutes les simplifications, tous les fanatismes, toutes les haines. Et que cette défense commence par le refus de renoncer à penser – penser vraiment, penser en grand, penser en reliant ce que les disciplines, les cultures, les traditions ont artificiellement séparé.
Alors, merci, Edgar Morin. Merci pour cette pensée qui m'a sauvé. Merci pour cette lumière qui continuera de briller bien au-delà de votre disparition. Nous avons besoin de vous, maintenant plus que jamais. Besoin de votre regard complexe sur un monde qui sombre dans la caricature. Besoin de votre humanisme radical dans un univers qui n'a plus que le chiffre, le calcul, la performance comme étalon. Besoin de votre courage pour continuer à dire, contre toutes les pressions, que l'humain reste l'ultime référence.
Reposez en paix, si tant est qu'un esprit comme le vôtre puisse jamais se reposer. Mais je vous imagine plutôt, là où vous êtes, continuant à interroger, à relier, à complexifier. Comme vous l'avez fait toute votre vie. Comme vous nous avez appris à le faire.
« Il nous faut apprendre à naviguer sur une mer d'incertitudes, à travers des archipels de certitudes. » — Edgar Morin
Cette boussole, vous nous l'avez donnée. Il nous appartient désormais de l'utiliser.
Paul MAYOKA, Institut SocioAnthropoesis.
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