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SocioAnthropoesis Institute

Le SocioAnthropoesis Institute est un espace de recherche, de partage de savoir et de de soutien pour les individus et les groupes promouvant "l'élément humain au cœur de nos espaces de vie", grâce à une équipe pluridisciplinaire et internationale.

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Publié par Paul Mayoka

Saadia Mosbah devrait être libre. Sa condamnation est une tache sur une Tunisie qui, hier encore, prétendait être une exception démocratique. Aujourd’hui, elle n’est que l’exception de la honte. (C. Ben Amor, journaliste Indépendante)

Le 19 mars 2026, Saadia Mosbah, figure historique de la lutte contre le racisme, a été condamnée à huit ans de prison pour des accusations financières que même une expertise comptable a démenties. Derrière ce verdict, c’est toute une dérive autoritaire, xénophobe et anti-Noirs qui se donne à voir.

Elle s’appelle Saadia Mosbah. À 66 ans, cette militante tunisienne, présidente de l’association Mnemty, consacre sa vie depuis des décennies à défendre les droits des migrants subsahariens et à faire reculer le racisme dans un pays qui a pourtant fait de la diversité un mythe identitaire. Le 19 mars 2026, la justice tunisienne l’a condamnée à huit ans de prison ferme pour « blanchiment d’argent » et « enrichissement illicite ».

Les mêmes juges ont aussi condamné son fils. Trois autres membres de l’association ont, eux, été relaxés.

À première vue, un fait divers judiciaire. À y regarder de près, un acte politique pur et dur, symptomatique d’un État qui muselle celles et ceux qui osent défendre les plus vulnérables.

Une expertise qui gênait

Depuis son arrestation en mai 2024, la procédure ressemblait à une mise en scène. Les avocats de Saadia Mosbah l’ont répété à chaque audience : le dossier est vide. En mars 2025, une expertise comptable indépendante a confirmé ce que la défense avançait depuis le début : les financements de Mnemty étaient « légaux, transparents et de faible ampleur ». Aucun détournement, aucune enrichissement occulte.

Résultat : ce rapport a été ignoré. La détention provisoire a été prolongée pendant près de deux ans. Les audiences se sont succédé, parfois réduites à quelques secondes, sans permettre à la défense de plaider. Le Committee for Justice a dénoncé un « procès de façade » et un « harcèlement procédural ».

Le verdict final, tombé le 19 mars, est donc une décision qui ne repose sur aucun fait matériel tangible. C’est une condamination pour ce que Saadia Mosbah représente, et non pour ce qu’elle aurait fait.

Le tournant xénophobe du pouvoir

Pour comprendre, il faut remonter au 21 février 2023. Ce jour-là, le président Kaïs Saïed tient un discours devant ses soutiens. Il dénonce l’arrivée de « hordes de migrants clandestins » venue d’Afrique subsaharienne, qu’il qualifie de complot visant à « changer la composition démographique de la Tunisie » et à *« faire de la Tunisie un État purement africain ».

Ce discours, d’une violence rare, libère une vague de violences racistes inouïes dans le pays. Des centaines de migrants sont chassés de leurs logements, agressés dans les rues, licenciés arbitrairement. Le gouvernement annonce ensuite des refoulements collectifs vers les zones frontalières désertiques, sans égard pour le droit international.

C’est dans ce climat que les associations qui viennent en aide aux migrants subsahariens deviennent subitement des « trafiquants », des « agents de l’étranger », des « suspects ».

Saadia Mosbah n’est pas seulement la présidente d’une ONG. C’est une femme noire tunisienne, qui a fondé Mnemty après les émeutes racistes de 2018, et qui a œuvré à l’adoption de la loi de 2018 contre les discriminations raciales. Elle incarne cette société civile qui refuse que la Tunisie, par sa politique migratoire et raciale, rejoigne le camp des régimes autoritaires et xénophobes.

Une mise au pas de la société civile

La condamnation de Saadia Mosbah n’est pas un cas isolé. Depuis le 25 juillet 2021, la Tunisie a vu ses contre-pouvoirs se réduire à néant : Constitution vidée de sa substance, Parlement dissous, magistrats limogés, décrets-lois réprimant la liberté d’association.

En 2023, le décret-loi n°54 a criminalisé les propos considérés comme « portant atteinte au président » ou « diffusant des rumeurs », outil de répression systématique contre journalistes et opposants.

Les ONG de défense des droits humains sont régulièrement perquisitionnées, leurs financements bloqués, leurs responsables poursuivis. La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) ont qualifié la détention de Saadia Mosbah de « détention arbitraire prolongée » et exigé sa libération immédiate.

C’est dans ce cadre que s’inscrit le verdict du 19 mars : un message clair adressé à tous ceux qui voudraient encore défendre les migrants et combattre le racisme : vous êtes des cibles.

Racisme d’État, silence international

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est le contraste entre la violence du discours officiel et la discrétion des chancelleries occidentales. La Tunisie reste officiellement un « partenaire privilégié » de l’Union européenne dans la gestion des migrations, qui lui verse des centaines de millions d’euros pour « contrôler ses frontières ».

Depuis 2023, les garde-côtes tunisiens interceptent et refoulent en masse les migrants en mer, souvent sans respecter le principe de non-refoulement. L’Union européenne, dans son accord « stratégique » avec Tunis, préfère fermer les yeux.

Ce faisant, elle valide un modèle où les droits humains sont sacrifiés sur l’autel de la fermeté migratoire. Dans ce jeu, les Saadia Mosbah dérangent, parce qu’elles rappellent que les migrants ne sont pas des menaces, mais des êtres humains.

Une injustice qui ne restera pas silencieuse

L’avocate de Saadia Mosbah, Me Hela Ben Salem, a annoncé un appel. Mais la bataille judiciaire n’est que la partie visible. L’objectif politique est atteint : semer la peur dans les rangs associatifs, neutraliser les voix critiques sur le racisme, envoyer un signal de fermeté aux migrants et à leurs défenseurs.

Pourtant, réduire Saadia Mosbah à une simple condamnée est un leurre. Cette femme de 66 ans, dont l’état de santé est « très dégradé » selon ses proches, incarne une Tunisie qui refuse de céder à la haine. Elle porte les espoirs de celles et ceux qui, en dépit du climat de répression, continuent à dire que la dignité n’a ni couleur, ni origine, ni statut administratif.

Condamner Saadia Mosbah, c’est condamner l’idée même que l’on peut lutter contre le racisme sans être puni. C’est faire de la Tunisie un pays où défendre l’autre devient un crime.

L’appel est en cours. Mais au-delà du tribunal, c’est une autre justice qui doit se prononcer : celle de l’opinion internationale, des droits humains, de la mémoire.

Saadia Mosbah devrait être libre. Sa condamnation est une tache sur une Tunisie qui, hier encore, prétendait être une exception démocratique. Aujourd’hui, elle n’est que l’exception de la honte. (Célia Ben Amor, Journaliste indépendante)

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