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SocioAnthropoesis Institute

Le SocioAnthropoesis Institute est un espace de recherche, de partage de savoir et de de soutien pour les individus et les groupes promouvant "l'élément humain au cœur de nos espaces de vie", grâce à une équipe pluridisciplinaire et internationale.

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Publié par Paul Mayoka

Voilà que s'en est allé, encore un autre, de ces sociologues qui m'ont ouvert les yeux : le Suisse Jean Ziegler. Celui-là même qui nous a éveillé à l'exploitation post-coloniale des pays africains, pour n'en rester qu'à eux. Dans la lignée de Frantz Fanon (Les Damnés de la terre, 1961), il a très tôt dénoncé les pseudo-indépendances. Dès 1978, dans La Victoire des vaincus – Oppression et résistance dans le Tiers Monde (Seuil), Ziegler pose les bases de sa critique en montrant que les indépendances formelles n'ont pas libéré les économies du joug extérieur.

Jean Ziegler, c'est une œuvre dotée d'un cadre théorique puissant, articulé autour de concepts comme la "recolonisation", ayant dévoilé que les pays européens continuaient à vivre sur le dos de l'Afrique. C'est dans Les rebelles sont nos ennemis : L'Afrique subsaharienne, nouvelle cible de l'impérialisme (Seuil, 1985) qu'il développe le plus systématiquement cette thèse de la "recolonisation", analysant comment les anciennes puissances coloniales maintiennent leur emprise par des moyens économiques et militaires.

Oui, la recolonisation par le « néo-colonialisme » fut l'une des lignes directrices de sa démonstration. Selon lui, si les indépendances politiques ont été formellement acquises dans les années 1960, elles n'ont pas mis fin à la domination économique et politique. Cette domination a simplement changé de forme, passant d'une administration directe à un contrôle plus subtil mais tout aussi efficace. Dans La Suisse, l'or et les morts (Seuil, 1997) – bien que centré sur la Seconde Guerre mondiale – Ziegler démontre la méthode : traquer les circuits financiers qui nourrissent la domination. Mais c'est dans Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent (Fayard, 2002) qu'il expose le rôle des firmes transnationales, des banques et des institutions de Bretton Woods comme relais contemporains de l'ancien pouvoir colonial.

Ziegler décrit l'Afrique comme "un continent aliéné, dépossédé par la convoitise des nantis". On retrouve cette formule exacte dans La haine de l'Occident (Albin Michel, 2008, p. 127), où il développe l'idée que le ressentiment anti-occidental dans le Sud global n'est pas une pathologie irrationnelle mais une réponse à une spoliation systématique et toujours active. Il ne s'agit pas d'un simple constat de sous-développement, mais d'un réel mécanisme actif d'appauvrissement dont il démonte les rouages.

Cette "recolonisation" repose, écrivit-il avant tant d'auteurs, sur plusieurs piliers qui expliquent précisément en quoi l'Europe "vit sur le dos" de l'Afrique :

  • Le "pacte colonial" maintenu : Pour Ziegler, ce pacte n'a jamais été brisé. Dans La Victoire des vaincus (p. 89-112), il décrit comment les économies africaines sont restées tournées vers l'exportation de matières premières et de produits agricoles bruts (comme les arachides au Sénégal) pour servir les intérêts européens, plutôt que de développer un marché local pour se nourrir. C'est le mécanisme historique de "l'échange inégal" qui perdure – concept qu'il emprunte à André Gunder Frank et Samir Amin, mais qu'il illustre par des enquêtes de terrain.
  • Les multinationales et la finance prédatrice : Il dénonce le rôle des grandes firmes et des banques suisses. Dans La Suisse, l'or et les morts (chapitre 7), il montre comment la place financière helvétique a servi de coffre-fort aux dictateurs prédateurs. Plus directement pour l'Afrique, dans Les rebelles sont nos ennemis (p. 145-178), il pointe du doigt la complicité des banques suisses dans la gestion des fortunes de dictateurs comme Mobutu (Zaïre) ou Bongo (Gabon), qui pillaient les ressources de leur propre pays avec la bénédiction des places financières occidentales.
  • Les "élites corrompues" comme relais : Il ne s'agit pas d'un simple rapport de dominant à dominé. Ziegler souligne le rôle des élites locales, achetées et corrompues par les puissances du Nord, qui servent d'intermédiaires et d'hommes de paille pour ce système de prédation. Dans La haine de l'Occident (p. 203-215), il analyse ces "bourgeoisies compradores" comme le chaînon indispensable du système : sans elles, la recolonisation serait impossible.

La pensée de Ziegler s'inscrit dans une tradition intellectuelle engagée, celle des Frantz Fanon ou Aimé Césaire. Son apport a été de traduire ces concepts pour un large public, en utilisant des formules chocs et des enquêtes percutantes. Le pouvoir africain (Seuil, 1979), coécrit avec Jean-Baptiste Nény, est à cet égard exemplaire : un livre d'entretiens où la parole est donnée aux acteurs africains, et où Ziegler s'efface derrière ceux qu'il fait parler.

Il va de soi, en Europe, sa position a été souvent critiquée, considérée parfois trop polémique, manichéenne ou simpliste. Ainsi, lui objectait-on souvent : "le colonialisme est fini depuis plus d'un demi-siècle". Mais c'est précisément dans ses démonstrations – plutôt documentées – et la force de ses convictions qu'il a permis à des générations de jeunes étudiants africains de prendre conscience de la persistance des rapports de domination Nord-Sud. Dans son dernier grand livre sur ces questions, L'Afrique qui résiste (Fayard, 2014, avant-dernier chapitre), Ziegler répond à ses détracteurs en rappelant que les chiffres des termes de l'échange, de la dette extérieure et des flux financiers illicites (estimés par la CNUCED à plusieurs dizaines de milliards de dollars par an quittant l'Afrique) sont têtus.

Oui, avec le décès de Jean Ziegler, c'est une figure majeure de la dénonciation des mécanismes économiques internationaux qui maintiennent l'Afrique dans une situation de dépendance. Son concept de "recolonisation", soutenu par une analyse politique et économique établie, est une clé de lecture qui a permis, et permet encore, de donner un nom et une structure à une injustice ressentie. Pour qui veut entrer dans son œuvre par la porte principale, on lira d'abord Les rebelles sont nos ennemis (1985), puis on prolongera par La haine de l'Occident (2008), avant de mesurer, avec L'Afrique qui résiste (2014), les limites et les failles de ce système qu'il n'aura cessé de combattre.

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