Afrique du Sud : l’éclipse de l’Ubuntu ? Violences xénophobes, désillusion africaine et crise contemporaine du « lien humain »
par Paul Mayoka, sociologue et anthropologue, Chercheur - Institut SocioAnthropoesis[i]
L’Afrique du Sud avait longtemps représenté, pour une grande partie du continent africain et du monde, davantage qu’un simple État postcolonial sorti de l’apartheid. Elle incarnait une promesse morale. Celle d’un pays capable de transformer l’une des histoires les plus brutales de ségrégation raciale en un projet politique fondé sur la réconciliation, la dignité humaine et la coexistence. Avec Nelson Mandela, Desmond Tutu et d’autres figures de la transition démocratique, le monde croyait voir émerger une autre manière d’habiter le politique : non plus contre l’autre, mais avec l’autre.
Au cœur de cette espérance se trouvait une philosophie devenue emblématique : l’Ubuntu - « Umuntu ngumuntu ngabantu » : Je suis parce que nous sommes. L’humain n’y est pas pensé comme une entité autonome et fermée, mais comme un être relationnel, constitué par les liens qu’il tisse avec les autres. L’existence humaine y apparaît fondamentalement interdépendante. On ne devient pleinement humain qu’en reconnaissant l’humanité d’autrui.
Or, lorsque l’on voit aujourd’hui les violences répétées contre les populations dites « migrantes » en Afrique du Sud — pillages, lynchages, expulsions, humiliations, discours haineux — c’est un immense vent de désillusion qui traverse le continent africain. Quelque chose semble se fissurer au cœur même du rêve post-apartheid. Une question douloureuse surgit alors : assistons-nous à l’éclipse de l’Ubuntu ?
Une blessure continentale
Les violences xénophobes en Afrique du Sud ne sont pas nouvelles. Depuis les grandes vagues d’attaques de 2008, qui firent des dizaines de morts et des milliers de déplacés, jusqu’aux flambées plus récentes dirigées contre des ressortissants zimbabwéens, mozambicains, nigérians, congolais, somaliens ou éthiopiens, un même mécanisme se répète : des Africains deviennent les ennemis d’autres Africains.
Cette réalité produit un choc symbolique considérable. Car l’Afrique du Sud fut aussi la terre de l’internationalisme africain. Durant l’apartheid, de nombreux pays africains accueillirent les militants de l’ANC, financèrent la lutte, offrirent des refuges politiques, parfois au prix de lourdes représailles économiques ou militaires. La Tanzanie, la Zambie, le Mozambique, l’Algérie, l’Angola ou encore le Nigeria ont porté matériellement et diplomatiquement le combat contre le régime ségrégationniste.
Pour beaucoup d’Africains, l’Afrique du Sud démocratique devait devenir l’un des laboratoires d’une fraternité africaine renouvelée. Or, le retournement actuel est vécu comme une blessure historique : ceux qui furent soutenus par l’Afrique rejettent désormais certains de ses enfants.
Le paradoxe post-apartheid : de la libération politique à la fragmentation sociale
Mais il serait trop simple de réduire cette situation à une simple « trahison morale ». Les violences xénophobes sud-africaines révèlent en réalité des fractures sociales profondes. L’Afrique du Sud demeure l’un des pays les plus inégalitaires du monde. Le chômage massif, particulièrement chez les jeunes noirs des townships, l’extrême pauvreté persistante, les promesses inachevées de redistribution économique, les violences structurelles héritées de l’apartheid et la corruption politique ont produit une société traversée par une immense frustration.
Dans ce contexte, l’étranger devient souvent le réceptacle des colères sociales.
Il est accusé de « voler » les emplois, les logements, les opportunités économiques. Les logiques classiques du bouc émissaire réapparaissent : lorsque les institutions peinent à produire de la justice sociale, certaines populations cherchent des responsables visibles et vulnérables.
Mais ce qui frappe ici, c’est que nous ne sommes plus dans une opposition raciale classique héritée de la colonisation. Les violences sont largement intra-raciales. Des Noirs africains s’en prennent à d’autres Noirs africains. Cela révèle une vérité anthropologique essentielle : le problème fondamental n’est pas la « race » en elle-même. Les frontières de haine sont avant tout des constructions sociales et politiques. Les humains fabriquent sans cesse des catégories de séparation : nationaux/étrangers, autochtones/allogènes, nous/eux, légitimes/illégitimes. La racialisation n’est qu’une des formes possibles de cette logique plus profonde de fragmentation du monde humain.
L’histoire africaine contemporaine en offre malheureusement plusieurs illustrations tragiques : génocide des Tutsis au Rwanda, violences identitaires au Soudan, conflits ethno-politiques dans la région des Grands Lacs, instrumentalisation communautaire (ou tribale) dans de nombreux États postcoloniaux. Partout, les identités deviennent meurtrières lorsqu’elles sont mobilisées pour produire de l’exclusion. L’Afrique du Sud ou quand l’exclusion engendre l’exclusion !
Les frontières coloniales et la fabrique des séparations
Il faut également replacer cette crise dans une histoire africaine plus large. Les frontières africaines modernes furent en grande partie imposées par la colonisation européenne, notamment lors de la Conférence de Berlin. Elles ont fragmenté des espaces humains, culturels et linguistiques auparavant beaucoup plus fluides. La colonisation a non seulement découpé les territoires ; elle a aussi institué des hiérarchies, des catégories administratives, des systèmes de concurrence et des logiques de contrôle identitaire. Les États postcoloniaux ont souvent hérité de ces structures sans parvenir à construire des formes politiques profondément inclusives.
Ainsi, l’étranger africain devient parfois une figure paradoxale : proche culturellement, mais distant politiquement ; frère continental, mais concurrent économique ; semblable humainement, mais perçu comme menace nationale. Nous touchons ici à une contradiction majeure du nationalisme postcolonial africain : comment construire une souveraineté nationale sans produire de nouvelles exclusions ?
L’éclipse de l’Ubuntu ou sa mise à l’épreuve ?
Faut-il alors conclure à la mort de l’Ubuntu ? Peut-être pas. Car les périodes de violence révèlent aussi les tensions entre les idéaux proclamés et les réalités sociales concrètes.
L’Ubuntu n’a jamais été une simple harmonie spontanée. C’est une éthique exigeante. Une lutte permanente contre les forces de déshumanisation. Mandela et Tutu ne représentaient pas une Afrique déjà réconciliée avec elle-même ; ils incarnaient précisément un effort historique pour empêcher la haine de devenir le principe organisateur du vivre-ensemble. Or cet effort exige des conditions sociales, éducatives, économiques et institutionnelles. On ne maintient pas durablement une société fraternelle dans des contextes d’humiliation massive, de chômage structurel, d’inégalités extrêmes et de désespérance politique.
Autrement dit, l’Ubuntu ne peut survivre uniquement comme slogan moral.
Il doit devenir une politique du lien humain.
Comment guérir ?
La question essentielle demeure alors : comment sortir d’un tel effondrement de l’humain ? La réponse ne peut être uniquement sécuritaire. Réprimer les violences sans traiter leurs causes profondes reviendrait à déplacer temporairement le problème. La guérison suppose donc plusieurs chantiers simultanés.
1. Réhumaniser le regard sur l’autre
Toute violence commence par une réduction de l’autre à une catégorie abstraite : « migrant », « étranger », « envahisseur ». Il faut reconstruire des espaces où les histoires humaines redeviennent visibles. Là où l’on rencontre des visages plutôt que des étiquettes.
2. Combattre les humiliations sociales
Une société profondément inégalitaire produit facilement des logiques de haine horizontale. Lorsque les populations vivent dans la précarité et le sentiment d’abandon, elles deviennent vulnérables aux discours de désignation de boucs émissaires.
3. Refonder une conscience panafricaine
L’Afrique politique peine encore à devenir une véritable communauté de destin. Le panafricanisme a souvent existé comme discours diplomatique plus que comme expérience populaire concrète. Or la circulation des peuples africains devrait être pensée non comme une menace, mais comme une dimension normale de l’histoire du continent.
4. Reconstruire des institutions anthropogènes
La crise actuelle révèle aussi une faillite institutionnelle. Les institutions devraient produire de la reconnaissance, de la justice et du lien social. Lorsqu’elles échouent, elles laissent place aux logiques de peur, de concurrence et de déshumanisation.
Dans une perspective socio-anthropoétique, une société demeure humaine lorsqu’elle permet aux individus de se reconnaître mutuellement comme sujets dignes de considération (Paul Mayoka, Institut SocioAnthropoésis). À l’inverse, les violences xénophobes signalent des processus de désanthropoèse : des mécanismes par lesquels certains humains cessent d’être perçus comme pleinement humains (Idem : www.socioanthropoesis.org).
Sauver l’humain
La grande leçon de cette crise sud-africaine est peut-être universelle. Aucune société n’est définitivement immunisée contre la haine. Même les nations qui ont porté les plus grands idéaux de réconciliation peuvent connaître des régressions anthropologiques. Mais l’héritage de Mandela et de Tutu demeure précisément dans cette conscience tragique : l’humain n’est jamais acquis. Il doit être sans cesse reconstruit : à quoi nous appelons à œuvre, au sein de notre think tank Institut SocioAnthropoesis, à tous les échelons de nos sociétés. L’Ubuntu n’est donc peut-être pas mort. Il est aujourd’hui mis à l’épreuve par la brutalité du réel contemporain. Et c’est peut-être maintenant, dans cette période de désillusion, qu’il devient le plus nécessaire.
[i] Paul Mayoka est docteur en anthropologie des représentations et spécialiste des questions de reconnaissance, de relation humaine et de transformation institutionnelle. Sociologue, psychopraticien et fondateur de l’Institut SocioAnthropoesis (ISA), il développe une approche critique et humaniste des institutions à travers le concept de « socio-anthropoèse », qui interroge la manière dont les sociétés produisent, reconnaissent ou fragilisent l’humain. Ses travaux portent notamment sur les dynamiques de care, les violences symboliques, les migrations, les processus de déshumanisation et les conditions sociales de la dignité humaine dans les espaces contemporains du soin, du travail social et du vivre-ensemble.
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