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SocioAnthropoesis Institute

Le SocioAnthropoesis Institute est un espace de recherche, de partage de savoir et de de soutien pour les individus et les groupes promouvant "l'élément humain au cœur de nos espaces de vie", grâce à une équipe pluridisciplinaire et internationale.

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Publié par Paul Mayoka

Violence juvénile extrême et gouvernance par la violence. Lecture croisée à partir de l’éthique du care, de la philosophie Ubuntu et de la socio-anthropoèse (Le cas du Congo-Brazzaville).

Par Paul Mayoka, Sociologue et anthropologue, Institut SocioAnthropoesis

Introduction

Le phénomène des « Bébés noirs » ou Kulunas, caractérisé par une violence juvénile extrême, est le plus souvent appréhendé sous l’angle de la délinquance ou de l’inadaptation sociale. Cette lecture dominante tend à isoler les auteurs de violence de leur contexte historique, politique et institutionnel, appelant des réponses essentiellement sécuritaires, parfois létales.

Dans le contexte du Congo-Brazzaville, une telle approche nous apparaît analytiquement insuffisante. Elle occulte une question centrale : que produit une société lorsque la violence sociale, institutionnelle et politique est érigée en mode ordinaire de gouvernance¹ ? L’hypothèse que nous défendons ici est que la violence juvénile extrême ne constitue ni une anomalie ni une rupture, mais une forme de continuité mimétique, produite dans un environnement où la brutalité est à la fois normalisée, récompensée et impunie².

À partir d’une lecture croisée mobilisant l’éthique du care, la philosophie Ubuntu et le cadre de la socio-anthropoèse (Cf. Institut SocioAnthropoesis : www.socioanthropoesis.org), nous proposons à travers cet article un déplacement du regard : de la violence des jeunes vers la violence structurelle et symbolique qui façonne les subjectivités et organise les rapports sociaux³.

I. Dépasser le paradigme de l’inadaptation : violence juvénile et violence structurelle

Le recours au concept d’« inadaptation sociale » suppose l’existence de normes collectives relativement stables auxquelles certains individus – une minorité - échoueraient à se conformer. Or, dans un contexte marqué par le chômage généralisé des jeunes, la précarisation durable des conditions de vie, la corruption endémique et l’effondrement de la crédibilité des institutions judiciaires, ce paradigme devient problématique : il se massifie et se chronicise.

Les données disponibles sur le Congo-Brazzaville indiquent une jeunesse structurellement exposée à la désaffiliation sociale : taux de chômage des jeunes élevé, accès limité à l’éducation et à l’emploi formel, inégalités territoriales fortes, absence criante de politiques publiques d’accompagnement et encore moins de prévention. Dans ce contexte, la violence apparaît moins comme une transgression que comme une modalité d’inscription sociale, lorsque les voies légitimes d’existence sont durablement obstruées.

La violence juvénile s’inscrit ainsi dans un continuum de violences plus larges — économiques, institutionnelles et politiques — qui structurent l’espace social et enseignent, implicitement, que la force prévaut sur le droit.

II. Lecture par l’éthique du care : l’abandon comme matrice de la violence

L’éthique du care, quant à elle, permet de déplacer la focale analytique vers la vulnérabilité et les responsabilités relationnelles. Elle invite à poser une question décisive : qui prend soin de la jeunesse, et par quelles institutions ?

Les trajectoires des jeunes impliqués dans les violences extrêmes révèlent des expériences cumulées d’abandon : ruptures familiales, déscolarisation, exposition précoce à la violence, absence de reconnaissance sociale. Du point de vue du care, ces violences signalent un échec collectif de la protection, et non une simple déviance individuelle¹.

La réponse sécuritaire fondée sur les exécutions sommaires constitue une négation radicale du care. L’État, au lieu de protéger et de réparer, devient producteur direct de violence, annihilant toute possibilité de responsabilisation, de justice restaurative ou de transformation sociale¹¹.

III. L’approche Ubuntu : rupture du lien communautaire et violence relationnelle

Ubuntu (ou bumuntu) repose sur une ontologie relationnelle selon laquelle l’individu n’existe qu’à travers le lien aux autres¹². La violence juvénile extrême révèle une désintégration profonde du tissu communautaire : jeunes exclus de la communauté morale, communautés abandonnées par l’État, État perçu comme une puissance hostile¹³.

Dans un tel contexte, la violence devient un langage social appris. Les jeunes ne font pas qu’exprimer leur désespoir ; ils imitent la violence institutionnelle et politique qui structure leur environnement¹. La violence juvénile apparaît ainsi comme une violence relationnelle mimétique, reflet d’un ordre social violent.

IV. Lecture socio-anthropoétique : produire des subjectivités violentes

La socio-anthropoèse interroge la manière dont les sociétés fabriquent les sujets humains à travers leurs institutions, leurs normes et leurs récits¹. Dans le cas congolais, les institutions apparaissent moins comme des espaces de subjectivation positive que comme des dispositifs de disqualification : école humiliante, économie excluante, justice arbitraire, politique gouvernée par la peur¹.

Dans ces conditions, la violence devient une modalité de subjectivation négative : exister par la force lorsque toute autre forme de reconnaissance est rendue inaccessible¹. Les jeunes violents ne rompent pas avec lordre social ; ils en incarnent malheureusement la version subalterne et tragique.

Conclusion

La violence juvénile extrême au Congo-Brazzaville ne peut être dissociée de la violence sociale, institutionnelle et politique qui traverse durablement la société. Elle constitue à la fois une expression désespérée des « sans avenir » et une reproduction mimétique d’un ordre gouverné par la brutalité.

Care, Ubuntu et socio-anthropoèse convergent pour affirmer qu’une société qui gouverne par la violence produit nécessairement des subjectivités violentes. Rompre ce cycle suppose une transformation profonde des institutions, des politiques publiques et des imaginaires collectifs : moins de mort, plus de justice, de soin et de responsabilité partagée.

Notes

  1. Johan Galtung, « Violence, Peace, and Peace Research », Journal of Peace Research 6, no 3 (1969) : 167-191.
  2. René Girard, La violence et le sacré (Paris : Grasset, 1972), 45-76.
  3. Pierre Bourdieu, La domination masculine (Paris : Seuil, 1998), 35-52.
  4. Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale (Paris : Fayard, 1995), 415-441.
  5. Banque mondiale, Congo, Rep. – Systematic Country Diagnostic (Washington, DC, 2022).
  6. Loïc Wacquant, Punir les pauvres (Marseille : Agone, 2004), 89-112.
  7. Achille Mbembe, De la postcolonie (Paris : Karthala, 2000), 89-118.
  8. Carol Gilligan, In a Different Voice (Cambridge, MA : Harvard University Press, 1982), 28-63.
  9. UNICEF Congo, Analyse de la situation des enfants et adolescents (Brazzaville, 2021).
  10.  Joan C. Tronto, Moral Boundaries (New York: Routledge, 1993), 101-124.
  11. Didier Fassin, La force de l’ordre (Paris: Seuil, 2011), 17-45.
  12. Mogobe B. Ramose, African Philosophy through Ubuntu (Harare: Mond Books, 1999), 49-77.
  13. John S. Mbiti, African Religions and Philosophy (London : Heinemann, 1969), 106-133.
  14. René Girard, La violence et le sacré, 67-89.
  15. Paul Mayoka, L’Humain au cœur des activités sociales : vers une socio-anthropoèse du care (Strasbourg : Institut SocioAnthropoesis, 2024).
  16. Achille Mbembe, Nécropolitique (Paris : La Découverte, 2016), 23-47.
  17. Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance (Paris : Cerf, 2000), 99-134.
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